Pourquoi je refuse le conventionnement monpsy
- virginie champion
- il y a 3 jours
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Depuis quelques années, les instances gouvernementales ont mis en place un dispositif de remboursement des séances de psychologie. Ce dispositif peut apparaître comme une amélioration de la prise en charge psychologique des personnes. En réalité, il isole encore plus celles en ayant le plus besoin.
Ce billet ne reflète que mon point de vue et a pour seule vocation à donner mes motivations à rester hors du dispositif, tel qu'il est prévu actuellement.
Déshabiller Paul pour (mal) habiller Jacques
Nous assistons aujourd'hui à la sape de la prise en charge par les institutions publiques des maladies psychopathologiques et des troubles neurodéveloppementaux (TND). On prétexte que cela ne fonctionne pas, on condamne - à juste titre - certaines pratiques, sans voir le manque de moyen humain et financier qui conduit aux dérives. Nous nous orientons vers une privatisation du soin psychique, avec des protocoles standardisés dans des grands structures privées, sans prendre en compte les individus. Au-delà des conséquences sociales et sociétales de cette dérive, rappelons que les neurosciences sont une aide précieuse pour comprendre ce qui se joue dans les pathologies psychologiques et vérifier la pertinence de la prise en charge. En revanche, personne ne peut aujourd'hui prétendre savoir si les facteurs neurobiologiques précèdent ou résultent de la présence d'une psychopathologie, ni s'il existe un lien de causalité entre les deux. La science doit rester au service des humains et pas l'inverse. Cette hyperperformance du soin et la réduction de la psyché humaine à un système computationnel va à l'encontre de mon éthique.
L'argent mis dans le dispositif monpsy ne doit pas être un prétexte pour continuer à déshabiller le public, en arguant que cela permet à tout le monde d'accéder à un·e psychologue. Ce n'est d'ailleurs pas ce que prévoit le dispositif.
Le dispositif un cadre trop restrictif pour la prise en charge
A ce jour, toute personne peut consulter un·e psychologue sans avis médical, pour obtenir une prise en charge dans le cadre de ce dispositif, dès lors qu'elle présente une dépression ou un trouble anxieux d'intensité légère à modérée, sans autre trouble associé. Il faut donc que le trouble soit diagnostiqué. La recours à un·e professionnel·le de santé (médecin ou psychiatre) est donc obligatoirement requise puisque le psychologue n'a pas la légitimité pour poser un diagnostic. Dans la grande majorité des cas, les médecins se servent d'une échelle standardisée et de quelques questions cliniques pour poser le diagnostic et n'a pas le temps d'explorer les autres troubles potentiellement présents. Si la personne remplit les critères, il conclue à la présence du trouble et ne va pas chercher plus loin, faute de temps, étant donné la file de patientèle qu'il doit ingérer. Que fait le/la psychologue dès qu'il/elle s'aperçoit qu'il y a un autre facteur aggravant, explicatif ou un autre trouble comorbide ? Il/elle doit arrêter la prise en charge. Oui, mais il n'a pas la légitimité pour poser de diagnostic. A-t-il donc le droit de s'opposer à recevoir la personne qui le sollicite dans le cadre du dispositif ? Et, Imaginez-vous être la personne que cela concerne ? Vous allez devoir faire la navette entre médecin, psychologue et un médecin-psychiatre - pour peu que vous en trouviez un disponible pour vous recevoir.
On se trouve donc dans une situation ubuesque qui crée de la rupture dans le soin. Le psychologue qui respecte le dispositif vous proposera, de poursuivre le soin hors conventionnement ou bien de consulter un CMP ou un·e professionnel·le moins "regardante". Cela me paraît inacceptable.
Un remboursement inéquitable avec la pratique libérale
Dans ce dispositif, le psychologue doit proposer des séances calibrées de 45 mn pour 50€. Ce tarif conventionné a été calculé à partir des tarifications à l'acte dans le secteur public, sans tenir compte des charges pesant sur le psychologue en libéral (frais de cabinet, charges sociales, assurance volontaire complémentaire pour les accidents du travail, frais de formation et de supervision etc.). En ce qui me concerne, en exerçant dans une petite ville de province, cela me ramène à une rémunération nette de 15€/heure, inférieure au salaire horaire moyen d'une personne ayant un BAC+5 (source INSEE). A ce tarif je ne peux décemment pas me sentir disponible pour suivre la grande complexité des problématiques que présentent ma patientèle. De plus, certaines techniques, comme l'EMDR requiert des séances d'1h qui ne peuvent donc pas entrer dans le dispositif. Alors, certain·es ont trouvé une parade : pratiquer des dépassements d'honoraire (interdits dans le dispositif), facturer deux séances pour une. Je ne souhaite pas m'engager dans ce genre de pratique.
Enfin, la logique suivante sera de dire quelle thérapie est la plus pertinente et de contraindre l'exercice des psychologues. S'il est vrai qu'une prudence s'impose à l'égard de certaines pratiques, la majorité des études scientifiques ayant un haut degré de fiabilité pointe que la qualité de la relation thérapeutique est le premier facteur explicatif de la réussite d'une psychothérapie.
Se charger des causes systémiques pour améliorer durablement la vie des personnes
Combien de personnes abimées, blessées par les conditions de travail, la précarité sociale ? Combien de victimes directes et indirectes de violence ? Combien de personnes touchées par des pathologies chroniques liées à nos conditions de vie ?
Il n'appartient pas au psychologue de palier les dysfonctionnements sociétaux pour soutenir un projet mortifère ni de remettre les gens sur pied pour continuer à s'adapter à ce mode de vie délétère. Nous sommes là pour expliquer au personnes que leurs capacités d'adaptation sont réelles mais limitées, qu'elles doivent comprendre les implications de l'interaction avec le milieu dans lequel elles vivent et choisir une façon d'occuper le monde en toute conscience et de la façon dont elles le souhaitent et qui soit porteuse de bien-être pour elle-même.



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